Bloguer en droit, ça veut dire quoi ?

Récemment j’ai eu l’occasion d’exprimer mon désaccord avec Kevin O’Keefe suite à la publication de ses 17 conseils aux étudiants blogueurs. Le fondateur de Lexblog  affirmait, d’une part, que les billets n’avaient pas à être très longs, 500 mots pouvant suffire et, d’autre part, ce qui en découlait naturellement, qu’ils ne devraient pas avoir besoin d’y consacrer plus de 2h (conseils 13 et 14). Si cela peut sembler un peu anecdotique comme discussion, ma réaction à ce billet et la réponse de Kevin O’Keefe m’ont en tout cas permis de prendre conscience que nous n’envisagions pas le blogging en droit de la même manière.

En tant qu’entrepreneur dont l’activité consiste à proposer une plateforme de blogues, Kevin s’emploie à promouvoir un certain blogging juridique, celui qui, selon lui, doit permettre aux blogueurs de se bâtir une solide réputation dans la communauté juridiques. Bloguer, c’est se faire un nom pour Kévin et un blogueur peut très bien y parvenir en 500 mots.

En tant que chercheure, je tente pour ma part, depuis le début de mes travaux, de ne négliger aucune forme de blogging dans mes observations et descriptions. Cela étant dit, mon intérêt de recherche et mon fil conducteur de départ consistait à questionner le rapport entre les blogues et la doctrine juridique. Depuis, je n’ai eu de cesse de documenter ce lien, jusqu’à ce que la Cour suprême assimile les blogues à la doctrine juridique et consacre des billets qui, tous, dépassent les 500 mots et le plus souvent même les 1200 mots !
Mais chacun sait bien, justement, que ce ne sont pas tous les blogues juridiques que la Cour suprême considérera comme de la doctrine; certains n’auront, en effet, jamais vocation à influencer les tribunaux et donc à être cités par eux. Non pas seulement parce qu’à l’instar des publications traditionnelles toute la littérature juridique n’a pas vocation à devenir de la doctrine citée, mais aussi et surtout parce qu’il existe plusieurs formes de blogging très différentes, qui visent des publics aussi différents que les objectifs qu’elles poursuivent.

Lorsqu’on dit que le blogging juridique est mort, ou qu’il est arrivé à maturité, ou au contraire qu’il mérite d’être développé, que veut-on dire ? De toute évidence, on ne parle pas du même blogging juridique. Il paraît d’autant plus nécessaire de faire un effort d’identification de ces différentes formes de blogging qu’elles ne sont justement pas appelées à suivre la même évolution. 

J’évoque souvent le blogging juridique sans autre précision, et pour cause, ce qui me permet de tenir des propos englobants, qui peuvent valoir pour toutes les formes de blogging même si j’écris en pensant plus à une forme qu’aux autres.

Une chose est sûre: toutes les formes de blogging ont deux choses en commun : d’abord la recherche d’une grande visibilité par les blogueurs (individuels ou institutionnels); ensuite leur volonté  de partager de l’information juridique, c’est-à-dire de diffuser sur Internet un contenu plus ou moins personnel, ayant trait à l’actualité juridique au sens large, et accessible gratuitement.  Ce partage d’informations prendra la forme d’un résumé ou commentaire de décision judiciaire, d’un résumé législatif, d’un commentaire de projet de loi, d’une analyse des enjeux juridiques soulevés par une question d’actualité, d’une réflexion plus personnelle, ou encore d’une recension d’ouvrage ou de notes de lectures. Mais cette volonté de partager des informations avec une communauté (juridique ou élargie) prend une forme différente suivant l’objectif poursuivi par le blogueur et par conséquent suivant le public auquel il s’adresse. Car s’il est bien vrai qu’en publiant du contenu sur Internet l’auteur ne sait jamais exactement par qui il sera lu, il déterminera le plus souvent un public cible, celui qui manifestera le plus d’intérêt pour son contenu par rapport au public au sens large.


Le blogging de marketing

Bon nombre d’avocats, qu’ils pratiquent seuls ou en cabinet, bloguent à l’attention de leurs clients, actuels ou futurs. Ils bloguent afin de montrer l’étendue et la nature de leur expertise afin d’attirer des clients qui rencontrent des problématiques dans ces domaines du droit. Ils bloguent aussi, lorsque ça ne prend pas une forme plus classique de bulletins périodiques de nouvelles, pour tenir leur clientèle informée des derniers développements dans leur domaine d’activité. Les billets sont généralement assez courts, prenant souvent la forme d’une liste de conseils, de mises en garde ou de choses à savoir; et se terminent par une invitation à consulter un professionnel du droit pour en savoir davantage. Il n’est pas rare que l’auteur du billet s’adresse d’ailleurs directement à ses clients, à leurs situation particulière.On notera au passage que si ce blogging de marketing est directement orienté vers la constitution ou l’élargissement d’une clientèle, il n’en permet pas moins de diffuser des informations pertinentes et accessibles à un public élargi. Les exemples de ces blogues sont légion, et pour n’en citer que quelques uns mentionnés dans le répertoire que je tiens à jour: Arty law, Hemmings avocatsConseiller juridique.ca, Le blogue de Me Julie Couture, et celui de  Vigi, services juridiques.


Le blogging expert

On pourrait tout aussi bien parler de blogging professionnel, puisqu’il s’agit, bien maladroitement, de tenter de décrire une forme de blogging qui s’adresse avant tout à une communauté d’experts, en l’occurence de juristes. Bloguer consiste alors dans ce cas, à la fois à faire connaître son expertise, mais aussi à la la développer et à provoquer des échanges avec les professionnels œuvrant dans le même domaine du droit. Il n’est pas toujours évident, en consultant un blogue, de distinguer ce blogging expert du blogging de marketing, les deux pouvant aisément s’entremêler sur certains blogues. La distinction semble pouvoir se faire au niveau de la forme du contenu qui, dans le blogging expert, n’a résolument pas vocation à être compris des non-juristes, même si la plupart des billets demeureront relativement accessibles à un large public. Être reconnu par la communauté dans un domaine d’expertise va de toute façon tôt ou tard attirer de nouveaux clients, surtout si l’on vise la spécialisation de niche

Les avocats qui offrent des résumés de jurisprudence dans leur domaine de pratique et de compétence sont ceux illustrent peut-être le mieux le blogging expert.  Les blogues suivants en sont de bons exemples: CanLII connecte, Le blogue du CRL, celui de Karim Renno , de  Wolters Kluwer Québec  ou encore celui du cabinet Batha.

Les parajuristes pratiquent également ce blogging expert, voyez par exemple le blogue de Julie Tondreau et celui de Mireille Boismenu. Il faut également penser aux blogues des bibliothécaires en droit comme Library Boy, le blogue de Connie Crosby ou celui de la  bibliothèque de droit de McGill.

Il me semble que lorsque Kevin O’Keefe évoque le potentiel du blogging pour se faire un nom, c’est ce type de blogging qu’il vise et qui ne nécessite pas décrire de très longs billets.


Le blogging de professeur

La pratique du blogging par les professeurs de droit, enseignants et chercheurs est une forme spécifique du blogging expert puisque la plupart du temps ces blogueurs s’adressent à la communauté des juristes, universitaires ou praticiens. Sa spécificité réside dans le fait que contrairement aux autres professions juridiques, l’écriture sur le droit est au coeur même du métier de professeur et que le blogging n’est finalement qu’une extension de la fonction doctrinale et d’enseignement.  J’ai déjà écrit un billet  entièrement consacré au blogging de professeurs, présentant ses caractéristiques, tendances et ses formes, exemples à l’appui. J’y renvoie donc le lecteur intéressé, en précisant néanmoins que les observations qui j’y fais ne valent que pour les professeurs canadiens. Les professeurs français, par exemple, ont une manière assez différente de bloguer, même si la tendance est aujourd’hui davantage orientée vers le partage de réflexions avec la communauté juridique, le blogging des professeurs avait surtout à ses débuts une visée soit pédagogique (documentation et conseils aux étudiants) soit d’engagement citoyen.


Le blogging étudiant

Il existe très peu de blogues étudiants au Canada et le blogging des apprentis juristes reste peu répandu. Le blogging étudiant se présente sous au moins 3 formes. 

Ce qu’on pourrait appeler la  » forme libre » vise le cas de l’étudiant bloguant de sa propre initiative sur un sujet de son choix et publiant des billets sur son propre blogue, ou comme blogueur invité sur autre un blogue, ou encore sur une plateforme accueillant des billets d’étudiants telles que Vestra Vox, Quid justitia ou The Court.ca . Par ses contributions dans la blogosphère juridique l’étudiant peut alors se faire connaître et reconnaître dans la communauté juridique tout en dévoilant ses aptitudes juridiques, rédactionnelles, sa rigueur, son originalité,  ainsi que son expertise dans ses domaines d’intérêt.  

La « forme d’apprentissage » du blogging est peut-être la plus originale puisqu’il s’agit de bloguer dans le cadre de l’évaluation des apprentissages à l’université. Certains enseignants ont en effet chois d’inclure dans leurs cours, au titre de l’évaluation des apprentissages, la rédaction de billets de blogue. Les étudiants des professeurs Gautrais et Gratton de l’Université de Montréal doivent par exemple rédiger des billets qui compteront pour 40% de la note au cours et voient leurs meilleurs billets publiés sur la plateforme Droitdu.net dans les domaines de la vie privée, de la cyberjustice, des affaires électroniques etc. Dans ce cas, l’écriture de billets de blogue vise à la fois à satisfaire des impératifs académiques et à informer la communauté juridique. 

La forme »partage d’expérience » du blogging étudiant consiste à bloguer sur des expériences professionnelles ou universitaires, telles que les stages. Le blogue des stagiaires en droits de la personne de McGill en est le type même. Le blogue de la SQDI avait pour sa part consacré un symposium virtuel aux opportunités pour les jeunes chercheur-e-s et praticien-ne-s qui avait permis aux étudiants en droit international de décrire avec enthousiasme leurs expériences.


Le blogging grand public et/ou engagé

Le professeur et blogueur Craig Forcese de l’Université d’Ottawa a publié il y a quelques temps déjà une étude sur l’engagement public des professeurs de droit canadien, dans laquelle il entend par engagement public toutes les contributions des professeurs qui ne relèvent pas directement des fonctions d’enseignement ou de recherche. Pour l’auteur, le blogging juridique n’est qu’une forme récente parmi d’autres de cet engagement. En pratique, on voit bien cependant que les professeurs de droit bloguent le plus souvent en lien avec leurs enseignements ou leurs recherches.

Or, l’engagement public peut être compris, et surtout vécu, comme quelque chose de plus: comme la volonté de contribuer en tant qu’expert, mais de manière citoyenne, à informer (pour ne pas dire éduquer) le public au sujet des choses juridiques. Ainsi certains juristes bloguent-ils pour éclairer, expliquer, décortiquer, nuancer, contextualiser, voire critiquer la dimension juridique d’une question d’actualité pour permettre, au plus grand nombre, de comprendre les enjeux juridiques d’une situation en dépit de sa complexité ou de la désinformation dont elle pourrait faire l’objet. Ce blogging engagé à destination du grand public se pratique très souvent, et on comprend pourquoi, sur les plateformes en ligne offertes par la presse généraliste.

Au Québec, il me semble que le plus illustre blogueur de ce type est le professeur Pierre Trudel qui a blogué via le journal de Montréal de 2013 à 2016 dans l’intention de « démystifier les dimensions juridiques des situations qui viennent au premier plan de l’actualité ». Aujourd’hui, il remplit cette mission en tenant une chronique dans Le Devoir qui est également disponible sur Internet, sous une forme qui ressemble à s’y méprendre à un blogue !

Le blogging engagé trouve d’autres exemples à l’étranger: il s’illustre en France à travers des blogues d’universitaire, d’avocats ou de juges, tels que Combats pour les droits de l’homme, Journal d’un avocat, Paroles de juge et bien d’autres. Au Royaume-Uni, c’est le blogging grand public qui, selon David Allen Green, est un facteur de renouveau dans le blogging des avocats, parmi lesquels ils saluent ceux qui font l’effort de bloguer à l’attention d’un public plus large que leur clientèle. Il n’est pas interdit de voir, comme le fait d’ailleurs Kevin O’Keefe, une forme de journalisme juridique dans ce blogging qui peut, là-encore, se pratiquer sans inconvénient en 500 mots !

Bloguer en droit veut donc dire des choses très différentes selon l’objectif poursuivi par le blogueur. Il n’est par conséquent par surprenant que la forme, le ton, ou la longueur des billets puissent varier considérablement d’un blogue juridique à l’autre. Voilà mise en évidence l’une des nombreuses richesses du blogging juridique qui ne saurait se réduire à l’une ou l’autre des formes que j’ai cru pouvoir identifier.